samedi 25 octobre 2008

Un pur moment de théâtre



Jusqu'au 2 novembre, Stanislas Nordey présente à la Colline Incendies de Wajdi Mouawad. Magistral.
D'abord il y a une histoire digne des plus grands tragédiens de l'Antiquité : intemporelle, universelle. Histoire des origines, histoire de guerre, histoire d'inceste, histoire d'amour et de haine, histoire sur l'homme, sa dignité. Jeanne et Simon viennent de perdre leur mère. Le notaire les a convoqués pour la lecture de son testament. Nawal Marwan demande à sa fille de rechercher son père que tous pensaient mort et de lui remettre une lettre. A son fils, elle confie la mission de retrouver leur frère, dont personne jusqu'alors ne connaissait l'existence, et de lui donner à lui aussi une lettre. Commence alors pour les deux jumeaux une quête polysémique : quête de ces deux hommes surgis de nulle part, mais quête aussi de leurs origines. Qui était véritablement leur mère, cette femme qui depuis cinq ans ne prononçait plus un mot ? Quel est le secret qui entoure leur naissance ? On suit alors le voyage de Jeanne dans le pays de sa mère, pays qui a connu la guerre à la fin des années 70, et toute l'horreur qui l'accompagne, la torture, les viols, les enfants tués. Pour comprendre qui était Nawal Marwan, celle-ci apparaît sur scène à tous les âges de sa vie – 14, 19, 40, 60 ans, accompagnée de ceux qui vivaient alors à ses côtés, son amour de jeunesse, sa mère, sa grand-mère à qui elle a promis d'apprendre à lire, son amie, Sawda, son bourreau.
Mais cette histoire ne serait rien sans l'écriture qui la porte. En apprenant les dernières volontés de sa mère, Simon s'emporte, explose de colère : les mots fusent, martelés, crachés, vomis. On se dit alors que Wajdi Mouawad est le digne héritier de Lagarce tant leur langue ont de points communs. Mais ce qui fait le talent de ce dramaturge, c'est que jamais il n'enferme ses mots dans une seule musique. Les lettres écrites par Nawal sont tout empruntes de lyrisme, véritables poèmes en prose. Quand son bourreau prend la parole, sorte de Jean-Claude Van Damme pathétique, on est en plein grotesque. Le notaire, quant à lui, est le frère de Sganarelle :sa logorrhée comique permet au spectateur d'échapper un court instant à l'insoutenable barbarie qui lui est contée.
Enfin, tout ceci resterait lettre morte sans la magistrale mise en scène de Nordey. Celui-ci résiste aux modes scéniques : pas de vidéos (à part, trois tableaux qui apparaissent sur le mur du fond, indispensables pour comprendre la théorie du polygone de Jeanne qui est mathématicienne), pas de musique tonitruante, pas de jeux de lumières sophistiqués. Un plateau totalement vide, des costumes d'une grande simplicité, blanc pour aujourd'hui, noir pour hier. Pourquoi un tel dépouillement ? Tout simplement parce que pour ce metteur en scène, le théâtre, c'est faire entendre un texte. Les comédiens semblent tous habités par les mots de leur personnage. Il ne s'agit pas là d'une simple formule convenue. Si on a la chance d'être près de la scène, on voit bien comment tout leur corps portent ces paroles, comment leurs gestes surtout accompagnent chaque phrase. Véritable enfantement.
Le spectateur sort de cette représentation profondément ébranlé. Il a entendu ce que toutes ces femmes avaient à lui dire. Car c'est une pièce de femmes, de femmes fortes, dignes, qui, malgré toutes les souffrances que la guerre et ses bourreaux leur infligent, se révoltent et luttent. Une leçon de vie tout simplement.

Incendies, de Wajdi Mouawad, mise en scène : Stanislas Nordey
avec Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Charline Grand, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Véronique Nordey, Lamya Regragui, Laurent Sauvage, Serge Tranvouez
Théâtre de la Colline, du 8 octobre au 2 novembre

mardi 21 octobre 2008

L'enfer, oui mais pour qui ?



Inferno, Romeo Castelluci - Avignon, juillet 2008


Pour son retour attendu au festival d'Avignon, le metteur en scène-plasticien, Roméo Castelluci, a décidé de s'attaquer à une oeuvre fondatrice de la littérature italienne : la Divine comédie de Dante. Vaste programme, vaste projet, qu'il propose en trois parties, dans trois lieux différents. Au commencement était l'Enfer - Inferno : on n'en sort pas indemne : Castelluci nous en met plein les yeux et plein les oreilles. Il en a les moyens financiers ; il peut aussi compter sur une troupe talentueuse - la « Societas Raffaello Sanzio » - dont les corps et les cordes vocales sont capables de toutes les distorsions ; en plus, il dispose d'une scène - la cour d'honneur du Palais des Papes – amplificateur idéal de tout déferlement de sons et d'images saisissants. Pour le son : un ballon jeté du haut d'un mur qui n'en finit plus d'exploser dans son rebond ; des chiens, comme fous, qui aboient et se jettent sur le metteur en scène ; le metteur en scène, toujours lui, par la bouche duquel tous les bruits du monde sont dégurgités, et caetera. Pour les images : cet homme-chien presque nu qui escalade les murs du palais sous le regard forcément candide d'un petit garçon gagné par la Harry potterisation ; les fenêtres du palais qui semblent prendre feu (il ne faut pas oublier qu'on est en enfer) ; un cheval, forcément blanc, qui peu à peu s'ensanglante ; une vague de corps allongés, multicolores, mi-vivants, mi-morts ; des hommes et des femmes qui s'égorgent à tour de rôle ou encore qui se jettent dans le vide ; et surtout de jeunes enfants, enfermés dans une cage de verre, indifférents au monde qui les entoure et progressivement recouverts d'un nuage, forcément noir, et caetera. Tout cela de nuit, avec ce soir-là, le ciel sur le point de se déchaîner. Alors forcément le spectateur est pris au piège de ce lent tourbillon sonore et visuel. Comment ne pas l'être alors que tous les sens sont mis en éveil ?
Mais au final que lui reste-t- il ? De belles images. Des images aussi insoutenables (de ces enfants qu'on égorge). Et des questions à foison : que vient faire là Andy Warhol ? Dans une interview, Castelluci nous explique qu'à ses yeux cet artiste a aussi représenté l'enfer en dénonçant le caractère superficiel des choses et du langage. Dommage qu'on ait besoin du commentaire du metteur en scène pour comprendre. C'est là que le bât blesse : sur l'esthétique du spectacle, sur sa scénographie, rien à redire. Mais en quoi tout cela fait-il sens ? Où est passé Dante ? C'est un peu comme si Castelluci s'était contenté d'illustrer, de figurer l'oeuvre fondatrice sans jamais la donner à entendre. On a le sentiment d'être resté un spectateur contemplatif et de jamais avoir pénétré le sens profond de ce qui était donné à voir. Certes, on a compris que tous ces damnés, qui ne cessent de renaître pour mieux « remourir » car Dieu est cruel, souffrent de connaître cet enfer et qu'ils regrettent de ne plus vivre. Et après ? Que manquait-il ? Quelques clés, du texte. Oh le vilain mot à l'heure où la mode est aux installations et aux performances. Et pourtant, concilier visuel et sens n'est pas impossible : il suffit de jeter un coup d'oeil du côté de Rodrigo Garcia pour s'en convaincre. Un spectacle donc en demi-teinte qui laisse le goût amer de l'à peu près.