
Jusqu'au 2 novembre, Stanislas Nordey présente à la Colline Incendies de Wajdi Mouawad. Magistral.
D'abord il y a une histoire digne des plus grands tragédiens de l'Antiquité : intemporelle, universelle. Histoire des origines, histoire de guerre, histoire d'inceste, histoire d'amour et de haine, histoire sur l'homme, sa dignité. Jeanne et Simon viennent de perdre leur mère. Le notaire les a convoqués pour la lecture de son testament. Nawal Marwan demande à sa fille de rechercher son père que tous pensaient mort et de lui remettre une lettre. A son fils, elle confie la mission de retrouver leur frère, dont personne jusqu'alors ne connaissait l'existence, et de lui donner à lui aussi une lettre. Commence alors pour les deux jumeaux une quête polysémique : quête de ces deux hommes surgis de nulle part, mais quête aussi de leurs origines. Qui était véritablement leur mère, cette femme qui depuis cinq ans ne prononçait plus un mot ? Quel est le secret qui entoure leur naissance ? On suit alors le voyage de Jeanne dans le pays de sa mère, pays qui a connu la guerre à la fin des années 70, et toute l'horreur qui l'accompagne, la torture, les viols, les enfants tués. Pour comprendre qui était Nawal Marwan, celle-ci apparaît sur scène à tous les âges de sa vie – 14, 19, 40, 60 ans, accompagnée de ceux qui vivaient alors à ses côtés, son amour de jeunesse, sa mère, sa grand-mère à qui elle a promis d'apprendre à lire, son amie, Sawda, son bourreau.
Mais cette histoire ne serait rien sans l'écriture qui la porte. En apprenant les dernières volontés de sa mère, Simon s'emporte, explose de colère : les mots fusent, martelés, crachés, vomis. On se dit alors que Wajdi Mouawad est le digne héritier de Lagarce tant leur langue ont de points communs. Mais ce qui fait le talent de ce dramaturge, c'est que jamais il n'enferme ses mots dans une seule musique. Les lettres écrites par Nawal sont tout empruntes de lyrisme, véritables poèmes en prose. Quand son bourreau prend la parole, sorte de Jean-Claude Van Damme pathétique, on est en plein grotesque. Le notaire, quant à lui, est le frère de Sganarelle :sa logorrhée comique permet au spectateur d'échapper un court instant à l'insoutenable barbarie qui lui est contée.
Enfin, tout ceci resterait lettre morte sans la magistrale mise en scène de Nordey. Celui-ci résiste aux modes scéniques : pas de vidéos (à part, trois tableaux qui apparaissent sur le mur du fond, indispensables pour comprendre la théorie du polygone de Jeanne qui est mathématicienne), pas de musique tonitruante, pas de jeux de lumières sophistiqués. Un plateau totalement vide, des costumes d'une grande simplicité, blanc pour aujourd'hui, noir pour hier. Pourquoi un tel dépouillement ? Tout simplement parce que pour ce metteur en scène, le théâtre, c'est faire entendre un texte. Les comédiens semblent tous habités par les mots de leur personnage. Il ne s'agit pas là d'une simple formule convenue. Si on a la chance d'être près de la scène, on voit bien comment tout leur corps portent ces paroles, comment leurs gestes surtout accompagnent chaque phrase. Véritable enfantement.
Le spectateur sort de cette représentation profondément ébranlé. Il a entendu ce que toutes ces femmes avaient à lui dire. Car c'est une pièce de femmes, de femmes fortes, dignes, qui, malgré toutes les souffrances que la guerre et ses bourreaux leur infligent, se révoltent et luttent. Une leçon de vie tout simplement.
Incendies, de Wajdi Mouawad, mise en scène : Stanislas Nordey
avec Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Charline Grand, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Véronique Nordey, Lamya Regragui, Laurent Sauvage, Serge Tranvouez
Théâtre de la Colline, du 8 octobre au 2 novembre
avec Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Charline Grand, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Véronique Nordey, Lamya Regragui, Laurent Sauvage, Serge Tranvouez
Théâtre de la Colline, du 8 octobre au 2 novembre
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire